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30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 23:16

culture-en-danger-01.jpgS'il est un domaine que l'on classait hâtivement à gauche c'est bien la culture!

Sans doute s'agit-il d'un illusion tenace qui voudrait que la droite soit gestionnaire et la gauche plus ouverte à des réalités humaines qui dépassent les logiques arithmétiques.

Je ne sais s'il reste quoi que ce soit de ce type d'exagération. Vu de Charente, il n'est pas mauvais de redire quelques vérités récentes.

 

La gestion de la culture par Philippe LAVAUD n'est qu'une succession de crise d'autorité. Il y a eu la mort rapide de la Garden Nef pour un conflit avec son génial fondateur. Nous avions un créateur de talent qui avait offert à Angoulême la plus belle scène estivale... il a préféré démissionner et roule désormais sa bosse en dirigeant la Cigale SA et les plus belles salles de Paris. Lorsque l'on cherche à bien gérer, il faut d'abord gérer ses relations personnelles et savoir reconnaître les talents autour de soi. Echec numéro 1.

 

Puis vint la tentative de regroupement. La Nef, Carat, pourquoi pas la Scène Nationale... un grand regroupement pour ne plus voir qu'une tête? La confusion, la mise sous tutelle ne font jamais la créativité. L'art c'est d'abord la liberté, ce qui nécessite de la laisser à ceux qui sont inspirés. Vouloir tout administrer, c'est croire que l'on maîtrise tout. Le rêve de salle pleine de supporters qui clament le nom du patron, la recherche d'un amour perdu chez les électeurs que l'on retrouverait chez les consommateurs. Terrible dérive qui consiste à transformer le citoyen en consommateur et l'amateur des arts en cible électorale. Petite gestion.

 

L'épisode actuelle pour les classes CHAM est d'un autre registre. On met en avant la gestion pour une hypothètique économie alors que tout le modèle fonctionne sur la complémentarité. Le collège prête des salles (puisque le tarif ne peut pas prétendre être un loyer), le conservatoire complète les horaires de ses enseignants. Les deux s'y retrouvent, sauf ceux qui pensent encore qu'on ne gère bien qu'en rationnant. Dans un contexte où certains enseignants contractuels ne peuvent légitimement qu'espérer une titularisation, il est bien facile de les mettre en tension. Mais c'est insupportable car la gestion des hommes passe par des perspectives. Et c'est scandaleux car les élèves n'ont pas à être mis en danger par des querelles au sein du PS.

 

On pourrait aussi revenir sur l'épisode du FFA et la tentative de mise à mort d'un festival prometteur pour venger un différend politique. Les choses se tassent avec le temps. J'ai demandé lors de la dernière réunion de Poitou-Charentes Cinéma que l'on cesse de dire au personnel de cette régie qu'il leur était interdit de participer au festival...Parce que c'est la triste réalité: chaque mois d'Août, nous avons un grand nombre d'acteurs et de producteurs à Angoulême mais le personnel de PC Cinéma a ordre de ne pas quitter la maison alsacienne!

Nous avons un "bureau d'accueil des tournages" mais il ne peut pas travailler lorsque les acteurs et producteurs sont sur place... ordre venu d'en haut, entre Poitiers et un rêve de perchoir... Grande misère.

 

Par ailleurs, il y a des vents mauvais qui soufflent en Europe sur notre capacité à garder une politique d'aide à la production de films. Au nom des valeurs de l'Union Européenne, la Commission prépare une nouvelle réglementation dont tous pensent qu'elle va consister à couper les liens entre les aides et les territoires. Aujourd'hui une Région peut aider un film en donnant une subvention. Toutes les études montrent que celle-ci permet un effet levier de 1à 4 voire de 1 à 10. Parce que cette aide est conditionnée par la vérification d'un ancrage territorial. On vous aide mais vous emploierez nos techniciens ou nos acteurs ou nos figurants. Souvent les trois en même temps...

Cette règle est susceptible de tomber au nom de la sacro-sainte concurrence. Au nom des valeurs de l'UE, on aurait pu rêver mieux!

Je trouve cette dérive détestable. Elle va transformer la culture en produit désincarné. Elle va renforcer une conception marchande de l'Europe et de la création. Elle va détruire nos territoires dans leurs efforts pour développer une vie culturelle qui ne nous utilise pas comme un décor mais comme acteurs.

J'ai saisi Ségolène ROYAL  de ce problème en Octobre dernier (voir ici). PC Cinéma a commencé à en mesurer les risques. Notre filière de l'image peut être fragilisée à son tour. C'est pourquoi j'ai écrit à la nouvelle Ministre de la Culture pour solliciter son intervention.

Il ne faut jamais désespérer. L'heure est cependant à l'engagement car un territoire sans culture n'est qu'une jachère humaine. Je suis un candidat de territoire pas le soldat d'un appareil. J'ai le goût de la liberté. J'espère que cette lettre qui dépasse les clivages permettra de défendre une conception de la Charente qui n'écrase pas la culture mais cherche à en faire une de ses caractéristiques.

 

 

Madame la Ministre,

Au moment où vous prenez vos responsabilités ministérielles, je souhaite très sincèrement votre pleine réussite dans ce domaine si important pour un pays comme la France.

Parmi les nombreux dossiers sur lesquels vous êtes attendue, je veux attirer votre attention sur la question des aides à la production.

La Commission Européenne travaille actuellement à un nouveau cadre réglementaire dont beaucoup pensent qu’il remettra en cause les liens entre aides régionales et territorialisation.

Si cette tendance devait être confirmée, il me semble que cela serait gravement préjudiciable à notre économie culturelle, à notre conception de la place des territoires et, plus profondément, à notre conception de l’Europe.

 

Pour ce qui concerne la Région Poitou-Charentes, quelques faits méritent d’être soulignés :

  • L’impact économique de l’existence d’un fonds d’aide est incontestable. Pour la Charente une étude rendue au Conseil Général a conclu à un effet levier de 1 pour 10 (emplois, prestataires de services, hôtellerie et restauration…) ;
  • Notre territoire a désormais une longue tradition culturelle qui intègre tout aussi bien des écoles, des festivals et des entreprises ;
  • Il s’agit d’un secteur aussi prometteur que fragile : c’est pourquoi il est particulièrement nécessaire de veiller à consolider les mécanismes économiques qui permettent un enracinement.

 

Pour ce qui est du seul département de la Charente, un collectif créé il ya quelques mois écrivait : « Nous attirons votre attention sur le fait que, outre un apport économique indéniable (dépenses en  région, emploi, retombées en terme d’image, etc.), le secteur de la production cinématographique et audio visuelle remplit également un rôle social important via les cachets de figuration bénéficiant souvent à des populations à faible revenus (retraité, étudiants  précaires etc.) ou en complément non négligeable dans certains ménages (mères de famille, salariés entre deux contrats etc.), cette population représente environ 2300 personnes (source fichier figuration) ».

 

Il est inutile de faire une grande démonstration pour dire que nos équilibres économiques actuels sont fragiles. Baisser la garde en diminuant notre exigence de rendement local serait une rupture profonde avec le modèle français actuel. Nous risquons tout simplement d’annihiler l’effet levier des aides locales.

Je ne pense pas que nous puissions accepter que la culture utilise les territoires comme un simple décor. Cette réforme risque de nous entrainer dans une conception utilitariste de la culture et de couper le lien entre les hommes qui font la culture et les territoires où ils vivent. Produire un film ou une œuvre ne doit pas être considéré comme un acte désincarné qui pourrait s’imaginer ici ou ailleurs. Il y a un lien entre les êtres, leurs créations artistiques et les lieux. Derrière tout cela, il en découle une économie qui peut se développer et des emplois créés.

Enfin, je ne peux qu’espérer que ce sujet soit l’occasion de retrouver une orientation plus claire de l’Europe. A force de mettre en avant la recherche de concurrence, l’Europe en oublie ses territoires, ses peuples et ses valeurs. Il serait inacceptable que la pression européenne aboutisse à faire des productions culturelles un simple produit d’une société qui ne reconnaitrait plus de règle supérieure à la concurrence… Pour ceux qui ont aimé l’Europe comme projet politique de réconciliation, il y aurait une rupture supplémentaire que vous ne devez pas laisser passer.

Sous des aspects qui peuvent sembler secondaires, ces questions nous renvoient à des choix politiques très importants. C’est pourquoi, je veux croire, Madame la Ministre, que vous veillerez à donner une suite favorable à ce courrier.

En vous remerciant par avance pour votre mobilisation, je vous prie de croire, Madame la Ministre, à l’assurance de tout mon respect.

 

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Published by Vincent YOU - dans Charente
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